Charles De Gaulle
    (1890-1970)

     
    Le rôle et les engagements majeurs de Charles de Gaulle dans les destinées françaises, dès 1940, font certainement de lui l’homme politique français le plus important du XXe siècle. Chef de la France libre et instigateur de la victoire en 1944; fondateur, en 1958, de la Ve République, dont il sera le président jusqu'au 28 avril 1969, il a su mettre fin à la Guerre d’Algérie (1954-1962), engager le pays dans le difficile processus de décolonisation et poursuivre sa modernisation.

    C’est le contexte de Guerre froide et les enjeux de la construction européenne qui ont participé à rapprocher sensiblement , au début des années soixante, le général De Gaulle et la Grèce. Mais réduire ses liens aux seuls enjeux géopolitiques et économiques serait une erreur.

    Dans un discours prononcé à Athènes, devant les députés grecs, en mai 1963, le Président De Gaulle déclare : " Dans le mouvement de l’esprit, du cœur et de la raison qui porte Paris vers Athènes, il y a évidemment le fait, établi pour l’éternité, qu’à une époque décisive pour la destinée des hommes, la Grèce personnifia, soudain et à la fois, toutes les merveilles de la pensée, de l’art, de la science, de l’action et enfanta notre civilisation "1

    Au-delà du traditionnel hommage d’un chef d’Etat en visite officielle dans un pays étranger, ces propos résument clairement les sentiments que le Général porte au peuple hellène. L’esprit, le cœur et la raison y trouvent une égale importance.

    L’esprit, d’abord, car De Gaulle, comme beaucoup de jeunes français de sa génération, a reçu une éducation classique. Il connaît le Grec ancien, s’imprègne de mythologie et aime citer les poètes tragiques. Eschyle, Sophocle et Euripide côtoient Chateaubriand ou Claudel dans ses références littéraires.

    De même l’exemple de l’organisation militaire des cités antiques et les exploits des grands hommes de guerre, tel Alexandre, ne peuvent que séduire le brillant militaire. Il note " L’histoire de la Grèce nous montre que les cités hellènes ne furent jamais si prospères et si grandes qu’à l’époque où le patriotisme créait de rien des victoires telles que Salamine ou Marathon "2 ou encore " Les victoires d’Alexandre étaient celles d’une civilisation "3.

    Mais dans la maturation de sa conscience politique, ce sont, bien sur, les modèles philosophiques et politiques offerts par l’histoire grecque qui passionnent particulièrement le jeune De Gaulle. Solon, Platon et Aristote lui ont enseigné les idéaux républicains et les conceptions de l’exercice de la politique, fondé sur l’autorité autant que sur la participation populaire. Ces thèmes lui sont chers et leurs influences se décèlent tout au long de sa carrière politique, autant dans l’esprit de la constitution de 1958, dans l’application du suffrage universel pour les élections présidentielles que dans l’usage fréquent du référendum comme moyen de gouverner.

    Le cœur, ensuite, car l’élan qu’entreprend De Gaulle vers la Grèce est sincère, au-delà des exigences étatiques ou des considérations historiques. L’amitié portée à Constantin Caramanlis, figure majeure de la vie politique athénienne, et leurs fréquentes rencontres lors de l’exil de ce dernier à Paris, entre 1967 et 1974, forme un pont solide entre les deux nations. Lors d’un de leur entretiens privés, De Gaulle lui confie : " La Grèce nous intéresse énormément du point de vue politique et stratégique, et aussi comme pays vivant et qui réussit "4. Cette vitalité, le Général ne veut pas s’en désintéresser. Comme il ne peut oublier la commune épreuve que les deux pays ont traversé durant la période de la Seconde Guerre Mondiale. Le prestige incroyable que vouent les Grecs au premier des résistants français comme l’attachement personnel de De Gaulle pour un peuple qui n’a pas plié devant l’oppresseur allemand, trouvent leur origine dans cette lutte commune contre l’occupation nazie.

    La raison, enfin, car De Gaulle reste, avant tout, un chef d’Etat pragmatique et soucieux de concrétiser les plus grandes ambitions pour son pays. Le rapprochement franco-hellénique, de nature diplomatique et économique s’impose comme un bon moyen à cette fin. A deux reprises, De Gaulle manifeste son soutien politique à la Grèce.

    Dès 1959, l'un des chantiers de politique extérieure du nouveau Président français est de répondre au désir émis par le premier ministre grec, Constantin Caramanlis, d’approfondir les relations bilatérales d'amitié et de coopération entre les deux pays. Ce dernier déclare en juillet 1961 " Aujourd'hui, peut-être davantage que jamais dans le passé, les liens franco-helléniques sont étayés par des objectifs et des intérêts communs. Le terrain sur lequel se déploie la coopération, chaque jour renforcée entre nos deux pays, est à la fois politique et économique "5.

    Les avantages sont nombreux pour les deux Etats. La Grèce cherche à sortir de sa relation exclusive avec les Etats-Unis et a trouvé un allié de poids dans un contexte international qui reste particulièrement tendu. La puissance militaire française renforcée par la création d'une force nucléaire nationale indépendante est une assurance importante en la matière. De même, la France est à même de soutenir efficacement les droits et les intérêts de la Grèce, dans ses démarches d’adhésion auprès de la Communauté Economique Européenne (C.E.E.), étape que Caramanlis sait nécessaire pour le développement de son pays.

    Pour De Gaulle, la Grèce, par sa position géopolitique et stratégique, carrefour des Balkans et du Proche Orient, représente un enjeu de taille pour la redéfinition de la présence française en Europe continentale et en Méditerranée orientale. La France accuse un retard important en terme de coopération économique, par rapport à la place occupé par les Etats-Unis ou l’Allemagne ; et ses accords ouvrent une importante voie aux entreprises et aux capitaux français dans l'effort de développement du pays et de mise en valeur de ses matières premières. La construction par Péchiney de l'usine d'aluminiume en est un bon exemple.

    Le voyage officiel de De Gaulle à Athènes, en 1963, accueilli par son ami Caramanlis et le triomphe de la population de la capitale, est le point d’orgue de cette nouvelle situation.

    De même, en juin 1964, le déclenchement de la crise chypriote, donne à De Gaulle une nouvelle occasion d’éprouver ses liens avec la Grèce. Il tente de servir de médiateur dans la question de l’avenir de l’île déchirée entre les communautés grecques et turques et reçoit séparément à Paris, le Premier ministre grec Georges Papandréou et le Président turque Inonu. Le point de vue du Général est, avant tout, animé par deux objectifs : garantir la paix entre les deux pays rivaux et maintenir la neutralité de la France pour ne pas rompre les relations avec une des parties. De ce fait, De Gaulle ne peut trancher entre les deux points de vue qui lui sont exposés et qui s’opposent : l’autodétermination prônée par les Grecs et la partition de l’île réclamée par les Turcs. Cette tentative diplomatique sera infructueuse mais ne portera pas ombrage à la relation franco-hellénique.

    B.A

    Ce texte a été réalisé à l’aide de la thèse de Cécile Petit, Les relations franco-helléniques culturelles et scientifiques :essai de bilan historique et contemporain6, ainsi que des articles d’Alain Larcan, De Gaulle et la pensée grecque7, et de Constantin Svolopoulos, La perspective de la politique extérieur grecque et le général De Gaulle (1959-1963)8.

    Notes :
    1 Charles De Gaulle, Discours et Messages, Paris, Plon, 1971.
    2 Charles De Gaulle, Lettres, notes et carnets, Paris, Plon, 1980.
    3 Charles De Gaulle, Au fil de l’épée, Paris, Plon, 1971.
    4 " Voyages 1955-1963 ", ACC, 1963.
    5 Extrait du discours de Constantin Caramanlis à Athènes en juillet 1961, in I Kathimerini, 8 juillet 1961
    6 Cécile Petit, Les relations franco-helléniques culturelles et scientifiques :essai de bilan historique et contemporain, Thèse de doctorat, Université de Bordeaux, 1994.
    7 in De Gaulle et Caramanlis : la Nation, l’Etat, l’Europe, Colloque, Athènes, 5 et 6 octobre 2000, Athènes, Pataki, 2002.
    8 in De Gaulle en son siècle : Actes des journées internationales tenues à l’Unesco, Paris, 14-24 novembre 1990, t. V L’Europe, Institut Charles De Gaulle, La Documentation française, Plon, 1992.