Itinéraire de Paris à Jérusalem


« J'attendais avec impatience le moment où je découvrirais les côtes de la Grèce; je les cherchais des yeux à l'horizon, et je les voyais dans tous les nuages. Le 10, au matin j'étais sur le pont avant le lever du soleil. Comme il sortait de la mer, j'aperçus dans le lointain des montagnes confuses et élevées : c'étaient celles de l'Elide : il faut que la gloire soit quelque chose de réel, puisqu'elle fait ainsi battre le cœur de celui qui n'en est que le juge. A dix heures, nous passâmes devant Navarin, l'ancienne Pylos, couverte par l'île de Sphacterie : noms également célèbres, l'un dans la fable, l'autre dans l'histoire. A midi nous jetâmes l'ancre devant Modon, autrefois Méthone, en Messénie. A une heure, j'étais descendu à terre, je foulais le sol de Grèce, j'étais à dix lieues d'Olympie, à trente de Sparte, sur le chemin que suivit Télémaque pour aller demander des nouvelles d'Ulysse à Ménélas : il n'y avait pas un mois que j'avais quitté Paris.

Notre vaisseau avait mouillé à une demi lieue de Modon, entre le canal formé par le continent et les îles Sapienza et Cabrera, autrefois Oenussae. Vues de ce point, les côtes du Péloponnèse, vers Navarin, paraissent sombres et arides. Derrière ces côtes s'élèvent, à quelque distance dans les terres, des montagnes qui semblent être d’un sable blanc, recouvert d’une herbe flétrie: c'étaient là cependant les monts Egalées, au pied desquels Pylos était bâtie. Modon ne présente aux regards qu'une ville du Moyen Age, entourée de fortifications gothiques, à moitié tombantes. Pas un bateau dans le port; pas un homme sur la rive ; partout le silence, l'abandon et l'oubli ».

François-René de Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, Paris, Le Normant, 1811.