Rencontrer une oeuvre poétique
n'est pas un événement anodin. Et quand cette
rencontre est le fait d'un peintre, d'un musicien ou d'un photographe,
elle prend une dimension encore plus signifiante, comme si les différentes
formes d'expression entraient en résonance, comme si dans
un en-deçà ou un au-delà de notre langue, circulaient
quelques ondes capables de correspondre. Ces flux de matière,
d'énergie, de sens ne sont encore l'objet d'aucune physique,
d'aucune grammaire. Il ne s'agit pas de correspondances mais plutôt
d'échange, de transmutation.
Avec cette exposition consacrée à la peinture de Rütjer
travaillée avec et par la poésie de Paul Celan, une
pareille transmutation se donne à voir. Ce qui est en jeu
n'est certes pas seulement formel, théorique. Au coeur
des deux projets, il y a les turbulences du cosmos, il y a la question
soulevée par le génocide des juifs, par le délire
des hommes au XXeme siècle.
D'aucuns dénieraient à la poésie, ainsi ramenée
au rang des arts décoratifs, le droit de prendre en charge
le tragique, l'abominable, le mal. D'autres, de bons penseurs,
veillant à l'intégrité de l'oeuvre écrite
dénieraient au peintre la capacité de faire autre
chose que de l'illustration. Certains textes seraient sacrés,
intouchables.
Des ensemencements réciproques, il n'est pas question. Pas
davantage que de la parenté entre ces témoins. Primo
Lévi, Zoran Music, Miklos Bokor, Paul Celan n'ont pas laissé
des oeuvres ordinaires. Mus par un certain devoir, par la nécessité
de transmettre, ils font la preuve que l'inconcevable, l'indicible
peuvent-être donnés à voir, à entendre.
Paul Celan fut un exilé, juif, d'origine roumaine, amoureux
de la littérature russe, écrivant en allemand, vivant
en français. Paris lui fut un refuge. Il y mourut.
Rütjer, venu des terres de Posnanie, formé en Allemagne,
a atterri à Paris. Il vit en français, entre
Méditerranée et racines allemandes. En fait, il est
de nulle part. Où est sa terre ? En Andalousie, au Maroc
? L'immédiateté de sa perception de la tragédie
du XXeme siècle, son effarement devant la violence sont perceptibles
dans tout son parcours. Woyzeck est ainsi une des figures qui traversent
son oeuvre. Comme depuis dix ans la poésie de Celan.
De Büchner et Berg à Celan, le parcours de Rüjer
est fait d'échos. On y trouve les empreintes laissées
par l'Afrique, la fascination pour le ciel des nuits au-dessus des
hauts-plateaux. Ses toiles sont toute d'épaisseur pour pouvoir
mêler une matière à la mesure de notre histoire.
Bien souvent, la monumentalité de ces oeuvres nous écrase
comme certains paysages. Mais, ce sentiment de vertige dominé,
on peut bientôt s'y engager. Dans les livres d'artiste composés
par Rütjer, les poésies de Paul Celan ne sont donc
pas des éléments empruntés, des prétextes,
des alibis. Ils s'inscrivent dans la poursuite d'une réflexion
où cette fois la langue, l'écriture laissent leurs
empreinte, font matière. De la même façon que
la poutre dogon qui soutient les maisons traditionnelles et le cosmos
de Rüjer, la poésie apparaît sous les pigments
; la poésie est l'arrière-pays, le sol de toute création.
L'entremêlement des signes dans un support qui s'apparente
parfois au livre, mais bien plus souvent à un retable portatif
nous ramène à une forme d'expression révolue,
qui en aucun moment n'acceptait de voir disjoints l'Ecriture, la
forme et les couleurs : l'art religieux occidental du XVeme siècle.
Il fut alors donné au fidèle de s'abîmer dans
le vertige de polyptiques traversés par les Malheurs du temps
et l'exaltation d'une foi dramatisée. Des codes d'alors,
il ne reste aujourd'hui rien de spontané. Rütjer pour
sa part ne crée pas de nouveaux codes, il ne cherche pas
à édifier. Mais il est toujours donné de s'abîmer
dans son oeuvre.
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